
En 2012, à l’issue d’un procès canonique, le fondateur des chanoines, le père Wladimir de Saint-Jean, était exclu de la communauté pour abus d’autorité et fautes contre la chasteté. Des faits commis à l’encontre d’autres chanoines, passés sous silence des années durant. Mais dont les répercussions sèment encore le trouble à Lagrasse, et ont participé à déclencher une visite apostolique en juin 2024.
Le 21 mai 2024, dans La Nef, « magazine mensuel, catholique et indépendant », une vaste place est faite à « Lagrasse […] l’une des abbayes les plus rayonnantes et fameuses de notre pays ». Au menu, une longue interview du Révérend Père Emmanuel Marie, élu le 29 septembre 2006 à la tête des chanoines réguliers de la Mère de Dieu, deux ans après l’installation de la communauté dans l’Aude. Vie sous le règne de Saint-Augustin, rapports avec l’évêque, restauration de l’abbaye,…Guère de révélations jusqu’à la 8e question, et l’évocation de « l’épreuve difficile avec votre premier supérieur » connue par la communauté.
« Difficile », à tout le moins. En 2006, le père Wladimir de Saint-Jean, fondateur d’une communauté dont l’histoire débute en 1969, est convoqué par l’évêque du diocèse de Carcassonne et Narbonne, Mgr Planet, à la suite du signalement d’abus. Le 23 juin 2006, celui qui est né Roger Péquigney en 1939 doit remettre sa charge abbatiale pour manipulation et abus d’autorité. Mais le fondateur s’est aussi rendu coupable d’abus sexuels, dont témoigneront, à plusieurs années d’écart, deux frères de l’abbaye. Mais officiellement, c’est bien pour « raisons de santé » que Wladimir de Saint-Jean quitte ses fonctions, avant d’être « exfiltré » vers un monastère dans les Alpes, puis de rallier l’abbaye d’En Calcat, dans le Tarn.
Interdit de toute activité publique, condamné à vivre en stricte clôture
Pendant ce temps, le père Emmanuel-Marie a donc pris les rênes à Lagrasse. Mais le poids des dommages causés par Roger Péquigney est encore lourd, trop lourd. Fin 2009, l’Officialité provinciale de Montpellier, un tribunal ecclésiastique, ouvre le procès canonique de Roger Péquigney. Il faudra trois ans de procédure pour qu’il soit reconnu coupable, en 2012, « d’abus d’autorité et de fautes contre la chasteté ». Exclu de la communauté, interdit de toute activité publique, il est condamné à vivre en stricte clôture, dans une claustration absolue et permanente à l’intérieur de son couvent. Mais reste prêtre. Cette histoire, Jean-Michel Mariou la raconte aussi en juin 2024, dans son livre « Abbaye de Lagrasse entre masques et mensonges / Enquête sur les soldats de Dieu », publié aux éditions Golias. Une histoire gardée secrète, à l’exception des quelques lignes consacrées par Yves Chiron à Roger Péquigney dans le dictionnaire biographique des catholiques de tradition, aux pages 539 et 540 de son livre, « Histoire des traditionalistes », publié en février 2022 chez Tallandier.
Mais depuis 2012, la communauté n’a semble-t-il pas fait table rase du passé. En 2006, l’abbaye de Lagrasse avait fait l’objet d’une 1re visite apostolique, mission confiée par le Pape à des personnes extérieures et qualifiées pour faire un état des lieux et auditer une communauté. La suite logique de la dénonciation des agissements du père Wladimir à Mgr Planet. Bis repetita en 2011, avec une nouvelle visite mandatée par le Saint-Siège pour examiner les orientations de la communauté.
Résoudre les difficultés de ces dernières années
Le 20 mai 2024, jour du lundi de Pentecôte, les chanoines annoncent eux-mêmes une nouvelle visite apostolique. 13 ans après la dernière visite, qui les aurait donc « encouragés à poursuivre le travail commencé », la lettre signée « Les chanoines » précise « qu’il est temps de faire un nouveau point sur notre vie consacrée, pour accompagner cette croissance, répondre aux questions actuelles et résoudre les difficultés de ces dernières années ». La Révérende Mère du monastère de Rosans, Françoise Mathieu, et le Révérend Père Benoît-Dominique de la Soujeole sont chargés de se pencher sur « la vie communautaire et spirituelle de l’abbaye », ou encore « les relations avec l’Eglise particulière et les perspectives d’avenir ». De Famille Chrétienne à La Croix, la presse spécialisée lit entre les lignes, et fait vite le lien avec l’héritage spirituel de Wladimir, décédé en février 2023, et des dissensions au sein de la communauté autour de cette ombre pesante.
Le 22 juillet 2024, à l’abbaye, le père Dominique, prieur (bras droit du père abbé, NDLR) depuis 2014, et entré dans la communauté en 2002, accepte d’évoquer cette visite : « Ils sont venus en juin, ont entendu tout le monde, et reviennent en septembre-octobre (2024, NDLR). Ils compulseront ensuite leurs notes et documents. Pour ces visiteurs, ce n’est pas une grande affaire, c’est l’impression que j’ai eue. » Et de s’avancer : « La visite apostolique verra bien s’il y a déviance : on essaye d’avoir le fonctionnement le plus sain et le plus transparent possible. On n’a pas de signes que l’un de nos membres aurait fait un mal grave sur des personnes que l’on ne pourrait pas retrouver. Si c’était le cas, il faudrait qu’on nous le signale. » S’il estime d’ailleurs lui-même qu’il « n’y a pas de sujet grave au sein de la communauté », le prieur concède qu’« un ensemble de choses commençaient à peser. Quelques frères, pas nombreux, se sentent convaincus d’avoir raison par rapport au reste de la communauté : on n’a pas vu venir ce problème et c’était trop tard pour le régler en interne, il nous fallait donc de l’aide de l’extérieur ».
À l’heure de revenir sur cet héritage lourd à porter, le père Dominique estime que « tout ce qu’on a gardé, c’est une forte vie de prière et une vie apostolique en s’occupant de beaucoup de gens : c’est tout ce qui reste de père Wladimir, que l’on n’appelle d’ailleurs plus père fondateur. En 2007, il est repassé une ou deux fois. Je l’ai vu une dernière fois en 2013, puis en 2019. On avait des nouvelles, mais on n’en parlait pas entre nous. À titre personnel, c’est soldé ». Certitude affichée en redisant le mal fait : « Tous les membres de la communauté ont été victimes d’abus d’autorité, certains d’intrusion dans l’intimité. L’abus spirituel, c’est une question qui n’est pas mûre en termes de droit ecclésiastique. Il a abusé de ma naïveté pour me faire entrer dans la communauté : j’ai pu depuis refaire mon discernement. » Mais quid des victimes les plus lourdes, et d’un procès canonique dont la discrétion n’a sans doute que peu fait pour apaiser les dégâts causés ?
La loi ne nous y obligeait pas, il n’y avait pas obligation de signalement
Pour le père Dominique, la voie choisie était bien la bonne : « Les abus, nous n’avons pas cherché à les occulter par du déni, mais par souci des victimes. Si nous n’avons pas communiqué, si nous sommes passés par la voie du procès canonique c’est que un, les victimes ne le voulaient pas ; deux, il n’y avait pas besoin de ça pour que les abus cessent. » Avant de conclure par un étonnant 3e argument : « Trois, la loi ne nous y obligeait pas, il n’y avait pas obligation de signalement. » Précision apportée avant d’assurer qu‘ »aujourd’hui, on a bien reçu l’injonction de se conformer au droit civil ». Référence au long et lent chemin emprunté par une Église catholique heurtée de plein fouet en 2021 par le rapport Sauvé après les travaux de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, et prise depuis 2024 dans le tourbillon de l’affaire Bétharram.
Le 29 juin 2023, les parquets de Narbonne et Carcassonne signaient une convention avec le diocèse, au sujet de la transmission des signalements d’abus sexuels reçus par les autorités diocésaines à l’autorité judiciaire. En décembre 2024, c’est en assemblée plénière que les évêques adoptaient un texte de « recommandations et bonnes pratiques »relatives aux « violences sexuelles dans un cadre ecclésial » : un document rappelant l’obligation faite à l’évêque de signaler aux parquets des faits présumés sur des victimes mineures ou majeures vulnérables. Avant de préciser que, « dans tous les autres cas, il conserve bien entendu la possibilité de le faire », soulignant au passage l’exception « due aux conditions d’obtention de l’information » : le fameux secret d’office, lié à l’ensemble des confidences reçues dans le cadre d’activités pastorales, et pas seulement à la confession. De quoi conserver encore longtemps de lourds secrets.
La victime principale n’a pas souhaité porter plainte
À Lagrasse, les victimes étaient bien majeures. Mais père Dominique précise : « La victime principale n’a pas souhaité porter plainte. Le choix a été fait d’un procès canonique, pour respecter sa volonté que ça ne se sache pas et protéger sa vie future. D’après l’avocat qui l’a conseillé, il y avait peu de chance qu’une démarche au pénal aboutisse. » C’est donc en interne que les chanoines ont pansé les plaies : « Les blessures de chacun sont accompagnées selon leur besoin : beaucoup ont engagé des thérapies pour penser leur place parmi nous, leur discernement ; nous avons aussi pu parler avec des prêtres d’autres communautés. » Et d’assurer que le terrible épisode a permis d’accompagner au mieux « le religieux qui a évoqué des abus après le décès du père Wladimir : on l’a entendu, on l’a accompagné. Elle n’avait pas souhaité parler pendant le procès canonique ». Un silence si délicat à briser dans les cas d’agressions sexuelles.
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Position est difficilement entendable par ceux qui, en juillet 2024, aux Etiroirs, étaient réunis autour de Jean-Michel Mariou, de l’abbé Caraguel et de l’historien Patrick Boucheron pour évoquer la place des chanoines à Lagrasse. L’occasion pour le spécialiste du Moyen Âge et de la Renaissance de pointer « une différence qui peut nous paraître scandaleuse entre le droit civil et le droit de l’Église. Ce n’est pas un défaut du droit de l’Église, mais il est constitutif de ce qu’est l’Église. Le secret est constitutif du droit canon : il faut faire un pas de compréhension. Depuis le XIIe siècle, quand il y a un scandale, un mauvais exemple, la meilleure manière c’est de faire silence. Sauf qu’on vit dans une société avec un droit à la vérité. Le secret de la confession, c’est un secret professionnel au même titre que celui des avocats ou des médecins. Il y a dans l’Église cette idée qui peut paraître monstrueuse que tout scandale peut déboucher sur une admonestation avec l’idée que le prêtre doit être secouru en premier parce qu’il a failli à sa tâche : c’est forcément différent de l’idée que l’on se fait du droit des victimes ».
À l’époque où Lagrasse s’installe, elle est pilotée par un pervers sexuel, qui en est le patron
Pour Mgr Bruno Valentin, évêque du diocèse de Carcassonne et Narbonne depuis avril 2023, l’abbaye a été le cadre d’un « travail de vérité. Parce qu’à l’époque où Lagrasse s’installe, la communauté est pilotée par un pervers sexuel, qui en est le patron. Du chemin a été fait : le pervers a été dénoncé, il a été jugé, il a été condamné. Ils sont encore en train de faire un travail d’analyse de leur histoire, ils sont sur le point de mettre en place une commission d’historiens indépendants de l’abbaye pour mieux comprendre encore par où ils sont passés. La réalité qui s’installait il y a 20 ans était objectivement porteuse de germes malsains. L’histoire l’a montré ».
Et l’évêque l’assure, l’affaire n’aurait aujourd’hui pas les mêmes conclusions : « On est sur une période où la question des violences sexuelles dans l’Église a connu une évolution considérable. Et donc, on ne peut pas ne pas inscrire la situation de Lagrasse dans cette évolution. Oui, incontestablement, aujourd’hui, l’affaire serait gérée autrement qu’elle l’a été, parce que les process ne sont plus les mêmes, notamment les process de communication. Mon prédécesseur (Mgr Planet, NDLR) a été relativement en avance sur son temps, dans la mesure où il a engagé la voie pénale (canonique, NDLR), à une époque où on se contentait de déplacer les gens, parfois sans trop rien dire. Lui, il a ouvert un procès, et il a fait en sorte que le procès aille à son terme, et que cet homme soit condamné. Donc, dans le contexte de l’époque, il a fait preuve d’une clairvoyance et d’une honnêteté assez en avance sur son temps. En revanche, il a aussi communiqué comme on le faisait à son époque, en disant que le père Wladimir était déplacé pour raison de santé, et ça, on ne le ferait plus aujourd’hui. Aujourd’hui, on dit aux gens : j’ai fait un communiqué récemment (le 17 mai 2025, NDLR) pour annoncer le retrait des missions confiées à un prêtre (qui exerce à Narbonne, à la suite de la dénonciation par une jeune femme de faits qui seraient survenus lorsqu’il exerçait dans le diocèse de Versailles, en 2017, NDLR), et j’ai dit pourquoi. Je ne présume de rien : si ça se trouve, il est innocent, si ça se trouve, la justice dira qu’il n’y a rien. On est encore loin du père Wladimir, et pour autant, on a tout de suite dit aux gens pourquoi il partait. »
Une transparence que les chanoines vont s’attacher à suivre, assurait le 5 juin 2025 le père Dominique, en évoquant les suites de la visite apostolique : « Le rapport de la visite apostolique a été rendu à Rome en novembre 2024, mais il n’a pas officiellement été adressé. Le père abbé s’est rendu à Rome une fois, et a aussi eu l’occasion d’échanger avec les autorités romaines. Les conclusions du rapport nous encourageraient à un travail sur notre histoire. C’est d’ailleurs ce que nous avons entrepris, en faisant appel à des professionnels, pour que nous ne soyons pas les pilotes de ce projet. L’idée, c’est d’apaiser, que tout ce qui s’est passé soit dit et reconnu. Nous n’avons aucun intérêt à cacher les choses. »
Une cession de parts et une démission bien tardives de la SCI de l’abbaye de Lagrasse
43 ans que la société civile immobilière (SCI) de l’abbaye de Lagrasse existe. Le 30 septembre 1982, la communauté de la Théophanie et deux particuliers déposent les statuts de la SCI, et son objet, « la propriété, la gestion, et plus généralement l’exploitation […] de terres et d’immeubles ». Place donc à de nouveaux occupants à l’abbaye, où vivaient depuis 1894 les religieuses de la congrégation des sœurs Notre-Dame des Sept Douleurs venues de Tarbes, et qui avaient fondé à Lagrasse une maison de retraite, occupée jusqu’en 1976. En 1985, l’AG de la SCI évoque les « lourdes charges » que représente l’entretien de l’ensemble immobilier, et décide de la mise en vente de « toutes les maisons acquises sur le village de Lagrasse ». Reste donc l’abbaye, à laquelle la SCI se consacre pour son entretien et sa restauration, vaste chantier entrepris sur une superficie globale de plus de 21 hectares. Le 22 août 1995, changement d’ère, avec la cession des parts de la SCI à la société Investment and Finance Company, basée à Bruxelles, et dirigée par Alexander Preziger : les 6 356 parts sociales, dont 5 693 appartiennent à la Théophanie, changent donc de main. 6 356 parts dont la valeur est chiffrée à 8,5 millions de francs ; entre crédits et dettes, le passif de plus de 4 millions laisse à l’acquéreur un actif de 4 333 000 francs. En 2004, alors que Hanns Reiner Preziger a pris la suite d’Alexander, l’heure des chanoines est venue : le 2 juillet, la SCI change de gérants, avec le Très Révérend Père Roger Péquigney et le Révérend Père Marc Lefébure de Bus, représentants respectifs de la SAS Saint Joseph d’Orbieu et la société civile Saint Augustin. Deux gérants qui vont consentir à l’association « Famille canoniale de la Mère de Dieu », l’association cultuelle créée en 2003 dans les Alpes-Maritimes, transférée en 2008 à Lagrasse. Restait une étape, enregistrée par le greffe du tribunal de commerce de Carcassonne, avec une cession de parts sociales. Trois ans déjà que le Père Wladimir a dû se démettre de sa charge abbatiale pour ses manipulations et abus, notamment sexuels : et ce n’est donc que le 9 mars 2009 que la société Saint-Joseph d’Orbieu, qu’il préside, cède 6 357 parts sociales (pour un montant global de plus de 969 000 €) à l’Institut des chanoines de la Mère de Dieu, créé en 2003 à Gap, transféré en 2004 à Lagrasse, et présidé par son successeur, le père abbé Emmanuel-Marie. Mais il faudra attendre le 21 janvier 2010, alors que le procès canonique a commencé, pour que Roger Péquigney signe sa « démission de toutes mes fonctions au sein de la SCI de l’abbaye de Lagrasse ».
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